C’est beau d’éclore et de vivre à l’intérieur d’un rêve. Loin, très loin d’un réel souvent traumatisant et cruel. Car Nadif est hanté jusqu’à l’obsession par le corps féminin qu’il réussit à rendre dans des situations souvent imprégnées de tensions psychiques et émotionnelles lourdes et angoissantes. Non pas que le bonheur ou la joie soient quelque chose d’étranger au monde des femmes telles que Nadif les peint et les expose au regard. Bien au contraire, ces situations extrêmes anoblissent les femmes leur confèrent une existence surréelle, chargée de mystère. Parmi ces situations aporétiques qui subliment et idéalisent l’exister proprement féminin, la solitude d »tient une importance cardinale dans l’œuvre de Nadif. Solitude des femmes, doit-on préciser, et non de la femme. Car chez Nadif, on dirait que plus les femmes sont ensemble, plus elles sont comme précipitées dans l’abîme de la solitude. On n’ose trop deviner les confidences murmurées, les secrets chuchotés, les aveux balbutiés du bout des lèvres. Dans Femmes d’Alger dans leur appartement (1834), Delacroix le romantique (voici, peut-être un père spirituel oublié ou non avoué par Nadif !)… Delacroix le romantique, disais-je, avait fugitivement effleuré ces soupirs sourdement exhalés.
Or, tout – les dits comme les non-dits – gravite autour de la figure de l’absent radical et, paradoxalement, le présent absolu : l’homme. Mais où sont les hommes, justement ? D’eux, nous n’avons aucune trace figurale dans ces toiles pourtant intitulées Homme et Femme (2002). Peut-être est-ce là la modernité de Nadif : la captation de ce qui est demeuré depuis toujours rebelle à la représentation picturale : l’absence… La peinture de Nadif est une peinture de l’intensité. On dirait que plus les femmes sont ensemble, plus elles se sentent esseulées ; plus le visage de l’absent les hante, plus il devient présent. L’homme habite entre les plis de leur mémoire, dans les abysses de leur conscience, sur la peau de leur corps délaissé. Les tourments psychiques de la femme amoureuse se traduisent, chez Nadif, comme des ruines physiologiques, voire épidermiques, qui portent les empreintes de l’homme : l’absent total, le présent absolu. Nous sommes devant une métaphysique de la relation archaïque entre les deux sexes. Il y a un solipsisme profond chez ces amantes enfermées dans leur rêve d’amour, suspendues, toujours en attente, ne vivant qu’un amour imaginaire, n’aimant peut-être que l’idée d’aimer. Version contemporaine et, paradoxalement marocaine, de l’amour passion, sans retenue, sans visée ni raison, tel qu’il s’est exprimé dans le mythe de Tristan et d’Iseult. Comme si l’authentique amour ne peut être que subi (de l’étymologie latine pati, qui signifie souffrir, être passif).
(…) Ainsi les humains, femmes et hommes confondus, sont-ils coincés dans les rets de l’existence. Mais les femmes de Nadif peuvent toujours être actives, reprendre l’initiative. Elles peuvent fuir le spleen mélancolique enduré dans l’intimité de ces intérieurs cadenassés, en inventant le rêve et le phantasme, en s’adonnant aux malices du jeu trompeur des déguisements et de la mascarade. D’où l’apparition ces derniers temps du masque chez Nadif. D’abord objet totémique qui transforme, protège et épouvante. Ensuite, accessoire érotique par excellence, car le met-on avec l’intention délibérée d’être démasqué un jour, ou le temps d’une nuit, le temps d’une étreinte éphémère volée au calendrier social ? En tout cas, le masque de Nadif montre deux choses : la première est que la promesse de fidélité n’est qu’en pathétique figure de style dans la rhétorique amoureuse. La deuxième est que les femmes, qui passent pour des virtuoses du dédoublement, ont toujours royalement trompé la vigilance de leurs geôliers. Par le masque, qui peut être aussi simple maquillage, tatouage, parure ou voile (oui même le voile !), les femmes ont réussi à transformer la société dominante en société secrète interdite aux non-initiés. C’est là la grandeur qu’un féministe superficiel ne peut soupçonner ni même effleurer.
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