Vous avez été un des premiers à faire des séries mode au Maroc, le premier aussi à jouer sur le traitement de la photo, sur les effets.
Le premier? Peut-être… J’ai commencé mes premières séries ici avec Femmes du Maroc. Je suis arrivé avec un certain «sang nouveau», moderne… Je jouais sur des couleurs un peu saturées, sur un traitement particulier de la couleur. C’était en 1994.
Quel a été votre parcours avant cet épisode Femmes du Maroc?
J’étais à Los Angeles où j’ai fait mes études de photographie et d’art commercial, c’est-à-dire tout ce qui concerne la communication graphique et le traitement des photos. J’y ai étudié pendant sept ans avant d’assister mon professeur pendant près d’un an. C’était une belle expérience, j’ai énormément appris. En parallèle, je réalisais des séries mode et des portraits. J’aime travailler les portraits, les très gros plans, saisir les gens… A cette époque, j’ai également beaucoup travaillé sur les sans-abri. Ce sont des gens authentiques, naturels, qui ne posent pas. Leurs visages, leurs expressions sont vraiment marqués par la vie. C’était extrêmement intéressant.
Comment ont été perçues vos premières photos?
J’ai proposé quelque chose d’un peu différent dès le début. Ma première série, je l’ai faite dans un dépôt de fabricant de grues, de grosses mécaniques. Les images, je les ai voulues saturées, avec un contraste fort. Et ça a plu. C’était le démarrage d’une collaboration de plus 6 ans.
Est-ce à cette époque que vous avez démarré une collaboration avec les agences de publicité ou est-ce arrivé plus tard?
Dès que je suis rentré en 1994, j’ai organisé une petite projection de diapositives de mon travail chez une amie qui avait invité des directeurs artistiques d’agences. Le téléphone a sonné dès le lendemain! De nombreux créatifs étaient en recherche d’un traitement de l’image différent. Il n’y avait que deux ou trois bons photographes à l’époque et lorsque les agences avaient besoin de photos un peu compliquées ou spécifiques, ils faisaient appel à des photographes étrangers.
Quelle est la différence entre des prises de vues de série de mode et un travail pour une agence de publicité?
C’est une tout autre façon de travailler. Dans la mode, il y a un travail de recherche. On part du stylisme et à partir de là, il faut chercher un lieu adapté dans lequel recréer un univers. Le photographe doit être libre et s’occuper de tout, repérage, direction artistique. J’avais la chance de travailler avec une styliste ouverte, branchée : Asmaa Ouazzani. On se complétait parfaitement. C’était un vrai travail d’équipe.
En pub, c’est très différent, le client arrive avec une maquette, un concept déjà vendu à l’annonceur. La demande est donc précise.
Le travail pour une agence demanderait-il moins de créativité de la part du photographe?
Non pas moins, la créativité est ailleurs. Elle se situe plus dans le contrôle de la lumière. Pour exprimer la gaieté, il faut réussir à recréer une lumière particulière; pour la gravité, ce sera une autre, pour l’institutionnel, encore une autre… Il y a une vraie recherche dans la lumière.
Par contre, la mode, c’est moins stressant. Je contrôle l’ensemble de mon travail et je suis libre. Dans la publicité, les choses sont plus cadrées.

Il y a de plus en plus de magazines sur la place, et plusieurs féminins. Pourtant, on ne vous voit plus sur les séries mode. Pourquoi?
Les séries mode, c’est un vrai travail d’équipe. Ce ne sont pas « mes » photos, mais celles du groupe. Il faut le bon styliste, le bon maquilleur, le bon coiffeur,… Avec Asmaa, c’était intéressant parce qu’on se complétait. Et ça fonctionnait bien avec le reste de l’équipe. Mais les membres de ce groupe ont chacun suivi leur route… Et je n’ai pas retrouvé cette complicité. Et puis aujourd’hui, la femme n’est pas… je ne vais pas dire qu’elle est utilisé comme un objet, mais pour être in, il faut absolument dénuder la femme et je ne suis pas d’accord avec cette vision.
Je reste donc en pub, où je touche occasionnellement à l’univers de la mode.
En publicité, il y a des directeurs artistiques, vous ne vous souciez donc que de la partie photo, mais en presse, c’est différent. Est-ce que vous gérez vous-même le suivi?
Oui, en presse, je retouchais un peu. Il ne faut pas oublier qu’avant, on travaillait avec des films et des ectas. Je suivais donc aussi la partie laboratoire pour mes travaux. Et c’était stressant.
A l’époque, je faisais deux à trois films pour chaque tenue au cas où le laboratoire me « cramerait » un film, parce que ça arrivait… On déposait les films et on attendait. Le résultat, c’était la surprise ! Aujourd’hui, c’est fini, il y a le numérique.
Et le numérique, qu’est-ce que ça a changé dans votre façon de travailler? Comment l’avez-vous accueilli?
Je l’ai accueilli à bras ouverts ! Il permet de voir les photos et de contrôler tout de suite.
C’est vrai qu’au début, il y avait un problème de qualité d’image avec le numérique. Il faut dire que pour retoucher, on travaillait déjà un peu en numérique, les films développés au labo étaient scannés puis retouchés. Aujourd’hui, pour nous tous, photographes, agences, c’est beaucoup plus simple et rapide. L’agence récupère les photos quasiment à la fin de la prise de vue.
La différence entre des films et le numérique est-elle encore visible?
Non, il n’y a quasiment plus de différence ! Et c’est de mieux en mieux. Le numérique a été un bon « déstressant » pour moi !
Et au niveau créatif, le numérique permet-il d’autres possibilités?
Oui. Avec tous les nouveaux logiciels, il y a énormément de possibilités, si on s’y intéresse. Avec ma formation de base en retouche photo, ça a été facile pour moi de suivre les évolutions et de profiter de ces nouvelles avancées .
Avez-vous déjà exposé votre travail dans une galerie?
Oui, à mes débuts au Maroc. J’avais utilisé un procédé de photos sur papier de soie, sur bois, sur papier kraft…C’étaient des transferts de polaroïds. J’ai exposé une cinquantaine de photos et tout a été vendu au vernissage ! Ça aussi, ça m’a beaucoup aidé à me propulser. C’était quelque chose de vraiment nouveau au Maroc. Le côté créatif a vraiment plu. J’aimerais à nouveau exposer mais je manque de temps, la pub c’est prenant. En ce moment, je travaille tout sur une série de photos en noir et blanc. Je recherche la silhouette, le mouvement… En fait, le personnage est fixe et c’est moi qui suis en mouvement. Chaque point de lumière devient alors un trait, une ligne, une courbe… J’aime ces flous, ces mouvements, obtenus sans retouche.
Ça fait près de 13 ans que vous faites de la photo pub. Avez-vous envie d’élargir votre champ d’action?
La photographie, ce n’est jamais lassant car chaque projet est une nouvelle histoire. C’est à chaque fois un nouveau défi.
Cela dit, c’est vrai que j’ai aussi envie de poursuivre mes recherches personnelles et de me mettre à la vidéo, l’envie de me renouveler et retrouver ce côté « travail de groupe ». En vidéo, il n’y a pas que le caméraman, il y a le réalisateur, le journaliste, le rédacteur en chef… Réunir tout ce monde et réussir à vendre son projet, c’est… un nouveau challenge !
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