Alors, il passe le pas et se jette dans la clarté des lampes avec la peur au ventre, au sein des saints, à Paris, dans les entrailles même de la cité où depuis la nuit des temps l’air rend plus libre.. Des bas-fonds aux salons lumineux, il s’aguerrit à d’autres teintes, et tremble presque quand l’automne tardif offre le vent dans les arbres, sur les places, dans les infinies perspectives ; la lumière dorée dans les feuillages décharnés, la pierre rosée révélée d’ombres parlantes, le pavé gras presque humide. Il apprend le gris, celui de la chaussée, décliné du ciel aux dômes rondouillards, toits de plomb, façades vérolées, visages sans couleur, mines transparentes ; il apprend la lumière, cette lumière qui ne sera plus jamais identique à celle de l’enfance, cette lumière que l’on ne cesse de vouloir retrouver et dont il faut pourtant savoir faire deuil.
Bennis est rentré au pays. Le clan savoure le retour de l’enfant prodigue, comme accompli après l’exil initiatique…. Le peintre retrouve des couleurs de l’enfance qu’il croyait passées ; mais qu’en faire quand on est encore trop impatient pour les lier avec les pigments rapportés de ces ailleurs qui l’impressionnent encore. Que faire alors des découvertes et de la richesse glanée si c’est pour devenir un homme. Alors Bennis sera cet homme accompli et tout ce qu l’on veut bien attendre de lui. Il fonde une famille, se lance à corps perdu dans les affaires comme si c’était un jeu ou une bataille, sa grande bataille. D’autres se seraient fourvoyés en se réfugiant dans un confort douillet de bonnes certitudes, baissant les bras devant la marche du temps. Mais Bennis, lui, dans ce long moment de sursaut ne veut pas baisser la garde, croire encore aux serments prononcés devant l’éternel, même s’ils furent scellés dans un moment de jeunesse frénétique.
il trace enfin en toute liberté l’histoire d’un monde où le relief prend corp
Il prend la fuite bien sûr, mais c’est une question de survie sans jamais pouvoir en être persuadé. Il prend la fuite, mais la moindre en fait, celle qui demande aussi le courage de se penser dix-sept ans quant on en a quarante. Paris, toujours Paris. Mais vingt ans ont passé sur la ville à la grise mine et sur le masque de Chakir. New York est un mirage qui ne lui ment pas. Et cela, il le sent dès le premier instant, au sortir de l’avion, dans le taxi qui l’emmène à travers la ville lumière, la ville tentacule, fascinante. D’abord, il ne peut même tenir un pinceau tant la tension de la ville est forte ; cette énergie que l’on brûle à l’arpenter, à la suivre, à tente de se faire adopter par elle. Mais Bennis court en tout sens, s’enivre de peintures en musée, d’images de galeries, de nuits sans fin en compagnie d’anges vagabonds, de fées au visages lunaires, qui comme lui, communient au matin perchés sur un filin du pont de Brooklyn, en vigie sur un monde en éveil, au-dessus de cette grande Babel à la fois gouffre sans fin et nouvelle Atlantide. Et quand il rentre à pied, mais comme seul dans la furie naissante, quand il rejoint enfin son atelier qui n’en a que le nom, quand il marche d’un pas rapide vers sa palette, ses couleurs, quand il s’enferme enfin entre mur et ciel, c’est pour ne plus sortir avant que la toile n’ai pu recevoir tout ce qui bouillonne en lui. Et quand l’œuvre est achevée, après trois jours et trois nuits sans sommeil, quand il sort enfin pour se rendre au Monde, Bennis est devenu peintre. Il peint, il s’expose partout, dans la rue, dans des galeries immaculées où l’on mangerait par terre, sur des terrasses accrochées au ciel, dans les caves sombres où tout un petit peuple d’illuminés façonne les canons de l’art de demain. Les saisons passent sans se ressembler, le temps comme fixé, le millénaire a changé et Bennis voit ses voiles se gonfler Que reste-t-il à peindre d’autre que les images qui vous ont façonné ? C’est de l’autre côté que l’on pourra transformer ce métal brut en or et l’autre côté est de façon évidente le Maroc. La transition entre les deux Mondes sera Tanger où il entre en secret…
Et dans cette ville de mystère où l’on retrouve un peu de New York si l’on y met du sien, il restera un an cloîtré et malgré tout ouvert aux deux mers, aux milles vents. Puis il achève la boucle, à Casablanca où il s’installe enfin. Dans l’atelier au secret d’un jardin, dans le nid sous un toit à Tanger, il trace enfin en toute liberté l’histoire d’un monde où le relief prend corps, où parle le mouvement, chante la couleur, un monde qui est enfin le sien.
Il y a Bennis qui maintenant, la démarche sûre, le trait plus affiné, le pinceau presque droit, conte sa grande geste sur la toile, le terrain des promesses. Il y a Bennis qui parle avec ses couleurs et qui veut les prendre plus fortes encore avec les mots du conteur. Bennis qui parle avec ses doirgts, brosses et pinceaux noyés de noir, nimbés de bruines ; Bennis qui se fait philosophe en toute discrétion : sa parole est dans la matière, dans le mouvement de sa main, dans le souffle du vent, croit-il parfois.
Son imaginaire est peuplé de visages arrondis de souffrances, comme muets sous la trop grand envie du cri, des visages qui dégoulinent de toutes les lâchetés de l’homme, de ces abandons ordinaires dont chacun est responsable. On trouve un traitement des formes qui les fait volume, puis sens dans cette troisième dimension où se dégage l’expression de l’artiste. |
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Son utilisation de l’espace installe des présences, des évidences qui questionnent le regard et l’esprit. La peinture de Chakir interroge notre rapport au monde dans ce qu’il a de plus sensible. Et il nous propose un autre point de vue, une perspective novatrice qui ne doit pas forcément faire force de loi : c’est une proposition, une interprétation personnelle qui reste humble et truffée d’incertitudes. Et il se peut que chacun puisse y trouver des réponses, dans ces paysages que l’on croit bien connaître, ces visages qui semblent familiers, mais qui apparaissent comme pour la première fois, sous une lumière nouvelle et crue. Il se peut aussi que l’on puisse approcher les quelques secrets que l’artiste glisse entre les lignes de fuite, et qu’il tente de dissimuler parfois par simple pudeur, même si cela demande un certain courage, une sensibilité particulière qui est aussi une forme de courage, une nécessité –ainsi qu’il le fit – de voir à travers le miroir. L’œuvre de Bennis est comme un grand voyage, où l’on retrouve les illustrations d’une bohème raisonnée, une mystique simple de pèlerin, en marche, en quête toujours de l’accord parfait entre le verbe et la matière, et la couleur.
Extraits de Chakir Bennis . Mohamed Mrabet . Dialogue à quatre mains . Simon-Pierre Hamelin . Tanger . 2007
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