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            Les faucons,
            ces seigneurs en captivité
 

Dans le monde, une poignée d'hommes est encore maître de l'art de la fauconnerie, une tradition séculaire qui s’est transmise jusqu’à nos jours sans guère changer depuis les récits de Marco Polo. Au Maroc, c'est la tribu Qouassem qui préserve et sauvegarde cette coutume ancestrale.


Par Khadija Alaoui
Photos Mostapha Romli

Les origines de la fauconnerie se perdent dans la nuit des temps mais il semblerait que cet art trouve son origine sur les hauts plateaux d’Asie Centrale et que les Kirghizes, un peuple de chasseurs nomades, soient les premiers à l’avoir développée. En Chine et en Inde, la fauconnerie se pratiquait il y a plus de 35 siècles, comme en atteste de nombreuses traces arrivées jusqu’à nos jours. Peu à peu, la fauconnerie se propagea dans le monde arabe, avant même l’avènement de l’Islam, et en Occident où elle connaîtra son âge d’or durant le Moyen-Age.

En ces temps lointains, l’art de la fauconnerie était le privilège de la noblesse, voire le privilège exclusif du Roi, comme dans certains pays d’Europe. Les seigneurs aimaient à se faire représenter sur leur sceau en tenue de chasse, le faucon au poing, symbole de leur puissance. Les seigneurs arabes se sont eux aussi pris de passion pour ce noble animal. Ils affineront même les techniques de la fauconnerie avec l’introduction du leurre et du chaperon, des pratiques qui seront transmises à l’Occident par les croisés.

La coutume bédouine de la chasse au vol est restée bien vivace. Au Qatar, par exemple, de grandes chasses au faucon sont organisées chaque hiver et le prix des oiseaux dressés peut atteindre des sommes vertigineuses.  En Arabie Saoudite, cette activité est toujours aussi populaire qu’à l’époque du Prophète et elle donne lieu à des concours de dressage impressionnant.

Au Maroc, l’art de la fauconnerie a trouvé ses meilleurs défenseurs à Ouled Frej dans la région d'El Jadida. Les hommes de la tribu Qouassem détiennent toujours les secrets de cet art ancestral qui se transmet de père en fils depuis l'époque des Almohades, à la fin du 13ème siècle.

Le faucon, ou "Oiseau de pure race" (At-Tair Al-horr), ou encore  "sakr" (qui signifie sacré)  occupe une place privilégiée dans cette tribu. Il est considéré comme un membre à part entière de la famille, au point que le fauconnier s'occupe d'abord de la nourriture de l'oiseau avant de penser aux siens. Dans la tribu Quoassem, chaque famille a son faucon et celui-ci est installé dans la maison même, faisant corps avec son maître, partageant sa joie et son humeur. Les      faucons se sont longtemps fait admirer lors du Moussem Moulay Abdallah Amghar. Cette époque semble pourtant révolue puisque les fauconniers  rechignent aujourd’hui à se donner en spectacle devant un public qui ne semble pas mesurer les sacrifices endurés pour faire perpétuer cette tradition.

Si l'art de la fauconnerie n'existe que dans la région d'El Jadida, on trouve des faucons dans différents endroits du pays, et surtout dans la région du Souss. Le faucon existe également dans les régions côtières de Safi et Essaouira et dans les montagnes d'Amizmiz, aux environs de Marrakech. C'est à Essaouira que les fauconniers de la tribu Qouassem s'approvisionnaient en jeunes faucons à dresser. Aujourd’hui, la capture des faucons est interdite mais les fauconniers  gardent en mémoire cette chasse si particulière. Pour approcher ces oiseaux, il fallait, en effet, dextérité et savoir-faire. Le fauconnier devait procéder par étapes. Tout d’abord, creuser un tunnel et s’y cacher, ensuite faire voler un pigeon ficelé. Cette opération était répétée jusqu’à ce que l’oiseau tombe dans le piège et se fasse capturer. La délicate opération de dressage pouvait alors commencer. Complexe, elle pouvait durer plusieurs années temps nécessaire aussi pour que des liens solides se tissent entre le fauconnier et son oiseau.

Un chasseur hors pair

Se nourrissant exclusivement d'oiseaux pris en vol et dédaignant la charogne, les faucons sont une aide précieuse pour les chasseurs. Les spécialistes évoquent une vitesse de frappe foudroyante, estimée à 48 km/heure durant le déplacement ordinaire. Cette vitesse peut même atteindre les 252 km/h à 324 km/h selon l'angle d'attaque et la descente en plein vol. Ils sont également réputés pour la puissance de leurs serres et de leur bec. Dans certaines régions, les faucons étaient utilisés pour chasser les lièvres et même, avec l’aide de lévriers persans, les gazelles.

De tout temps, ces nobles oiseaux ont tenu une place à part dans le cœur des hommes qui leur ont, de tout temps, reconnu un caractère exceptionnel, fidèle et fier. Ainsi, les faucons, dit-on, se chargeraient de procurer de la nourriture à leurs parents vieillissants lorsque ceux-ci en sont incapables. Les fauconniers ajoutent que ces grands seigneurs détestent la bassesse et la traîtrise et que lorsqu'ils sont en position de faiblesse, ils préfèrent se donner la mort en s'écrasant au sol, après un piqué suicidaire !

Faisant partie du patrimoine de toute une région, la fauconnerie se doit d’être sauvegardée. Les autorités locales l’ont bien compris et un festival serait déjà programmé. On saluera également la création, par un jeune de la région, d’une association ayant pour but de perpétuer ce legs millénaire à travers le soutien et la promotion sociale des jeunes fauconniers, en leur assurant un emploi en rapport avec leur activité à l’image de ces jeunes fauconniers actuellement employés à l'aéroport international Mohammed V pour faire fuir, grâce à leurs faucons, les oiseaux nuisibles des pistes d'atterrissage.

L’antique tribu Qouassem assure fièrement la transmission de son digne héritage. Et déjà, dans la tribu, on décèle des jeunes ayant la volonté, la patience et la sensibilité pour perpétuer cette tradition. Les anciens de la tribu peuvent se reposer tranquillement, la nouvelle génération est prête à prendre la relève.